05.10.2009

Les habitants de Saint-Anne

Il venait à Méailles une fois par semaine, le samedi matin. On le voyait, déboucher sur la Place après avoir grimpé le sentier de la Gare, et monter les escaliers de l'Eglise pour venir s'adosser au mur, à droite de la porte, là ou le soleil pointait en premier.

 

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Félicien-Gaëtan-Casimir Eyffred
1892-1978

Il saluait ses plus proches voisins, déjà sur place, habitant un peu plus loin que lui  dans le vallon, Jeanne dont la robe flottait au vent amplifiant encore ses formes, et son compagnon, efflanqué, son feutre noir enfoncé sur le tête d'où s'échappaient des cheveux longs et blancs.

Dans les années 60-70, il y avait encore trois épiceries à Méailles, dont deux faisaient office de dépot de pain, et la troisième détenait le monopole  du tabac.

De plus le samedi, Monsieur Paban, le boucher d'Annot, arrivait en klaxonnant  depuis la Fontaine dans son "tube" pour ravitailler les habitants de Méailles et des campagnes en viande fraîche.

Félicien remplissait son sac ce jour là, comme tout le monde. Cela évitait de prendre l'autorail pour aller à la ville , Annot, et permettait d'avoir des nouvelles les uns des autres.

Je me souviens très bien de son visage, ce qui me frappait chez lui étaient ses pommettes rondes, roses et luisantes.

Je pensais toujours "il brille comme un sou neuf", et sa propreté et son allure contrastaient étrangement avec celle de ses voisins...

 

La vie à Sainte-Anne ? Un peu d'agriculture, un peu d'élevage, la cueillette de la lavande.

 

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Félicien "pèle" la lavande.

 

 

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Philomène Sauvan  1866-1947, mère de Félicien, avec ses poules.

Une vie simple et tranquille, semblable à celle des habitants des villages de la vallée de la Vaïre, émaillée de joies et de peines , comme toutes les vies.

Un grand vide lorsque Florentin, le cadet, 20 ans ne revient pas de la guerre de 14-18.

 

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FLORENTIN EYFFRED CL-1914 ALSACE 7-5-1915


Il faut pourtant faire face, la vie continue pour celles qui restent.

 

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Les femmes Eyffred de Sainte-Anne.



Cette note a été réalisée grâce à Maryline Feraud, qui a eu la gentillesse de m'envoyer les photos.

Retrouvez une vue de Sainte Anne dans la brume ici

 

18.12.2008

Méailles : Un Noël blanc

C'était au début des années 60, un mois de décembre neigeux, comme ceux d'antan, pour notre plus grand ravissement à nous les enfants.

Ce matin là, Pépé qui marchait encore sans cannes, ses hanches ne le faisant pas trop souffrir, avait déneigé et salé les escaliers, pour éviter qu'ils ne gélent et deviennent glissants.

Il  était descendu à l'écurie au bas du village pour s'occuper de l'âne, et en remontant avait poussé la porte  de la cave  voutée sous la maison, et décroché un buscail qui pendait du plafond ou séchaient des noix. Nous l'avions suivi avec Mémé et elle releva aussitôt son tablier, geste habituel des femmes de Méailles, formant ainsi un sac improvisé ou Pépé déposa quelques poignées de fruits.

Je souriais... Noël approchait avec son cortège de traditions, de magie, de surprises et d'émerveillement.

 Un petit coup d'oeil complice à Mémé, et nous remontâmes au chaud dans la cuisine, laissant Pépé vaquer à ses petites occupations de l'hiver.

Nous savions que,  dès ses taches habituelles terminées, en fin d'après midi quand le froid deviendrait piquant et nous réunirait sous la lampe près du poële, il viendrait s'asseoir au bout de la grande table. Le gros mortier en marbre et son pilon de buis sur la toile cirée l'attendraient.

Mémé préparait tout le reste, pâtes de fruits, nougat, gâteaux, pour les friandises, excellents patés de lièvres, daube de sanglier et raviolis.

Mais les noix pour la sauce c'était Pépé. C'était un rite immuable que nous observions en silence et en se délectant déjà par avance, nos petits chevaux colorés n'avançaient plus sur le plateau, car nous ne lancions plus les dès, perdus dans la contemplation de l'incessant mouvement du pilon.

Mémé venait de froisser du papier argent de tablettes de chocolat, et de le déposer sur la belle mousse fraîche, petite rivière ou viendraient s'abreuver les moutons de la crèche.

Le sapin décoré de petits glaçons scintillants luisait devant la fenètre.

Bientôt la Fête pourrait commencer.

Merci Pépé et Mémé pour tous ces beaux moments et ces bons souvenirs.

 

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 Je les repasse souvent devant mes yeux ouverts ou fermés, comme un film tournant au ralenti, mais avec les bruits et les senteurs et j'y puise mes forces.

31.10.2008

Les premiers jours d'Angèle

 

Picardie, Cayenne, Méailles

 

 

Nous sommes dans la campagne picarde, une froide journée de janvier 1871.Angèle, après avoir tété, repue, s'est endormie paisiblement dans son berceau au premier étage du moulin de son père. Elise, sa mère, profite de ces instants de répit pour vaquer à ses occupations quotidiennes et sort pour étendre du linge.

Elle perçoit presque aussitôt, au loin, une rumeur sourde puis des cris. Elle pose son cuvier à terre, court vers le moulin, entre précipitamment méméangèle 008.jpgdans la pièce du bas et hèle son époux

Linval, assourdi par le bruit des meules, n'a rien entendu de ce qui se passe à l'extérieur, mais le hurlement d'Elise, lui fait lever la tête, la peur au ventre.

Les prussiens ont envahi la région depuis plusieurs mois, mais jusqu'à présent il ne s'étaient pas encore aventurés jusqu'ici.

D'un bond Linval est à la porte, la cadenasse à double tour, et ordonne à Elise de bien fermer toutes les issues, pendant qu'il pousse et entasse tout ce qui est à portée de main contre l'huis.

Les cris sont maintenant tout près, sous les fenêtres, et une odeur acre de fumée s'infiltre dans le moulin. Le coeur de Linval cogne fort dans sa poitrine, quand des coups de butoir retentissent à travers la porte. Solide et épaisse elle résiste , et pendant un court instant il se croit à l'abri, mais une épaisse fumée s'immisce par tous les interstices.

Alors, aiguillonné par le danger, il saisit prestement une corde et entraine sa femme vers l'étage en lui intimant de se taire. Ils pénètrent tous deux dans la chambre, Angèle n'a pas été dérangée dans son sommeil de nourrisson ; sitôt la porte refermée il se sert d'une étoffe et colmate le dessous de la porte.

En bas les coup redoublent d'intensité, mais la porte ne lâche pas. Les assaillants munis de torches tentent de mettre le feu aux dépendances.

La fumée pénètre petit à petit dans la chambre, et Elise est terrorisée, son regard interrogateur et suppliant va du visage de son mari à celui d'Angèle, calme , les yeux toujours clos.

Tout à coup après un dernier assaut contre la porte, celle-ci cède sous les cris des soldats qui s'engouffrent à l'intérieur et enflamment tout ce qui peut l'être dans la pièce principale, puis décampent sans chercher à monter à l 'étage, fiers de leurs méfaits.

Le calme revient tandis que Linval les observe s'éloigner, mais rapidement le crépitement des flammes se rapproche. Ne perdant pas son sang froid il entrebâille précautionneusement le volet de la chambre. Plus une âme à l'horizon, plus un cri, tout n'est que désolation                                                                                                                                                                    

Alors rapidement il se saisit de la corde, l'arrime au montant du lit, et demande à Elise d'enjamber la fenêtre, elle obtempère lestement et touche rapidement pied à terre. Linval remonte la corde et arrime solidement le berceau. Angèle à présent éveillée et bringueballée pousse des cris stridents, mais bien vite Elise la récupère. Linval descendra par la même fenêtre, il était temps, l'escalier menant à la chambre venait de s'effondrer dans un grand fracas.

 

Mais ils étaient saufs.

Ainsi débuta la vie d' Angèle, une de mes arrières grands-mères.

Pour la petite histoire,  j'ai raconté à voix basse à ma voisine de banc au lycée ce petit épisode,   prise en "flag" j'ai été conduite immédiatement chez le Censeur!!! Cela a été la seule fois ou c'est arrivé d'ailleurs..C'était pourtant en rapport avec le cours....

 Angèle DEWEZ et son plus jeune fils Photo offerte par Juliette David Cornu, petite fille d'Angèle.

01.10.2007

La chambre du fond

 

La cuisine, ou ronflait le poële en permanence durant l'hiver, était la seule pièce chauffée de la maison.

 Dès que la porte s'entrouvrit sur l'escalinade menant aux chambres, un air glacial s'engouffra dans la pièce. Mémé, me tenant par la main, la referma bien vite derrière elle, et je grimpais à sa suite emmitouflée dans mon châle.

Il y avait peu de temps, j'avais perdu le privilège, au profit de mon cousin plus jeune de cinq ans , de dormir dans le cagibi jouxtant sa chambre d'où je la voyais au travers du « fenestroun » aménagé dans la cloison mitoyenne et étais rassurée par sa présence.

Un jour, à mon plus grand désarroi, elle décida

qu' à présent j'étais grande et

que dorénavant je dormirais dans la chambre du fond.

Il n'y avait pas à répliquer , c'était comme cela et pas autrement. La chambre était spacieuse avec un grand lit, une coiffeuse, un joli rouet. J'aurais du me réjouir de pouvoir ouvrir mes volets le matin sur le jardin, et pourtant c'est la peur au ventre que j'attendais maintenant l'heure du coucher.

Dès que mémé poussa la porte, je les vis et détournais bien vite le regard, sautais de mes pantoufles et me faufilais dans le lit glacé serrant ma bouillotte entre les pieds.

Déjà , elle me borda, tapota l'édredon, déposa un baiser sur ma joue et me souhaita bonne nuit en s'éloignant.

Je lui criais de laisser la porte ouverte et la lumière du couloir allumée. Je l'entendis redescendre l'escalier ouvrir et refermer la porte, puis ce fut le silence.

J'avais envie de pleurer, j'étais seule, le froid me piquait déjà le nez. Dans la pénombre je me remémorais les bons moments de la journée pour tenter de dissiper l'angoisse. Mais je sentais leur regard peser sur moi, et si je m'hasardais à ouvrir un oeil, je distinguais leur visage, et j'étais terrifiée. Alors je rabattais la couverture sur ma tête dans le vain espoir qu'elle me protègerait.

La fatigue des journées en plein air m'emportait dans le monde des rêves, et quand j'ouvrais les yeux, le jour souvent levé depuis longtemps et le cliquetis des ustensiles de cuisine, m'invitaient bien vite à me lever.

 

Alors mon regard se tournait vers le mur une dernière fois avant de sortir de la chambre, et comme pour les défier,je les toisais bien en face. Ils étaient toujours là et n'étaient pas sortis de leur cadre, pour m'infliger je ne sais quelles punitions...

 

 

 

                                                                                                                                                                                                                                                                     

                                       

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Chers arrières grands parents,

 

Si j'en souris aujourd'hui, je vous assure que « je n'en  menais pas large » ; la présence de vos visages m'avait tellement impressionnée, que je n'ai même jamais osé poser une question à votre sujet.

 Je n'avais aucune idée de qui vous pouviez être, je m'imaginais bien que vous étiez morts puisque je ne vous voyais pas dans Méailles, et rien qu'à  l'évocation de votre présence simultanée à Lara et dans ma chambre, j'en tremblais encore plus.

Sachez, que vous n'êtes pas seulement les arrières-grands parents de la petite Framboise, mais que vous avez eu une importante descendance.

Comme tous les êtres sur lesquels j'ai entrepris des recherches ces dernières années, vous êtes devenus chers à mon coeur, et si je vous donne une place ici, c'est pour qu'un jour les petits enfants de vos petits enfants vous connaissent et associent vos visages à vos noms et à votre histoire, sans en éprouver ma crainte d'antan.

 

J'espère que vous ne resterez pas longtemps seuls dans cette galerie de portraits et que nombre de vos contemporains viendront bientôt vous rejoindre pour reformer cette grande famille qu'était Méailles en votre temps.