01.10.2007
La chambre du fond
La cuisine, ou ronflait le poële en permanence durant l'hiver, était la seule pièce chauffée de la maison.
Dès que la porte s'entrouvrit sur l'escalinade menant aux chambres, un air glacial s'engouffra dans la pièce. Mémé, me tenant par la main, la referma bien vite derrière elle, et je grimpais à sa suite emmitouflée dans mon châle.
Il y avait peu de temps, j'avais perdu le privilège, au profit de mon cousin plus jeune de cinq ans , de dormir dans le cagibi jouxtant sa chambre d'où je la voyais au travers du « fenestroun » aménagé dans la cloison mitoyenne et étais rassurée par sa présence.
Un jour, à mon plus grand désarroi, elle décida
qu' à présent j'étais grande et
que dorénavant je dormirais dans la chambre du fond.
Il n'y avait pas à répliquer , c'était comme cela et pas autrement. La chambre était spacieuse avec un grand lit, une coiffeuse, un joli rouet. J'aurais du me réjouir de pouvoir ouvrir mes volets le matin sur le jardin, et pourtant c'est la peur au ventre que j'attendais maintenant l'heure du coucher.
Dès que mémé poussa la porte, je les vis et détournais bien vite le regard, sautais de mes pantoufles et me faufilais dans le lit glacé serrant ma bouillotte entre les pieds.
Déjà , elle me borda, tapota l'édredon, déposa un baiser sur ma joue et me souhaita bonne nuit en s'éloignant.
Je lui criais de laisser la porte ouverte et la lumière du couloir allumée. Je l'entendis redescendre l'escalier ouvrir et refermer la porte, puis ce fut le silence.
J'avais envie de pleurer, j'étais seule, le froid me piquait déjà le nez. Dans la pénombre je me remémorais les bons moments de la journée pour tenter de dissiper l'angoisse. Mais je sentais leur regard peser sur moi, et si je m'hasardais à ouvrir un oeil, je distinguais leur visage, et j'étais terrifiée. Alors je rabattais la couverture sur ma tête dans le vain espoir qu'elle me protègerait.
La fatigue des journées en plein air m'emportait dans le monde des rêves, et quand j'ouvrais les yeux, le jour souvent levé depuis longtemps et le cliquetis des ustensiles de cuisine, m'invitaient bien vite à me lever.
Alors mon regard se tournait vers le mur une dernière fois avant de sortir de la chambre, et comme pour les défier,je les toisais bien en face. Ils étaient toujours là et n'étaient pas sortis de leur cadre, pour m'infliger je ne sais quelles punitions...
Chers arrières grands parents,
Si j'en souris aujourd'hui, je vous assure que « je n'en menais pas large » ; la présence de vos visages m'avait tellement impressionnée, que je n'ai même jamais osé poser une question à votre sujet.
Je n'avais aucune idée de qui vous pouviez être, je m'imaginais bien que vous étiez morts puisque je ne vous voyais pas dans Méailles, et rien qu'à l'évocation de votre présence simultanée à Lara et dans ma chambre, j'en tremblais encore plus.
Sachez, que vous n'êtes pas seulement les arrières-grands parents de la petite Framboise, mais que vous avez eu une importante descendance.
Comme tous les êtres sur lesquels j'ai entrepris des recherches ces dernières années, vous êtes devenus chers à mon coeur, et si je vous donne une place ici, c'est pour qu'un jour les petits enfants de vos petits enfants vous connaissent et associent vos visages à vos noms et à votre histoire, sans en éprouver ma crainte d'antan.
J'espère que vous ne resterez pas longtemps seuls dans cette galerie de portraits et que nombre de vos contemporains viendront bientôt vous rejoindre pour reformer cette grande famille qu'était Méailles en votre temps.
13:59 Publié dans Galerie de Portraits | Lien permanent | Commentaires (18) | Envoyer cette note



Commentaires
Fram:
Ton texte est magnifique.
Je trouve que tu as quelque chose de ton arrière grand mère. Sa fille ta grand mère que j'ai connu juste en passant de ma mémoire d'enfant, me laisse en souvenir un visage plus tendre et plus affectueux.
J'ai grand bonheur à te lire car sais tu que moi même lorsque papou est parti, je l'entendais encore ronfler... Terrorisée je passais le bout de mon nez dans l'entrebaillement de porte pour vérifier que le "squelette" (Une de mes tantes m'avait montré un squelette dans le dictionnaire!)
n'était pas aux côtés de mon étoile (ma grand mère) et je voulais m'assurer qu'il ne la tuerai pas aussi. J'avais vu un film sur le carnaval de Rio où un squelette poursuivait une jeune fille puis l'assassinait.
Nuits mystérieuses prés du cimetière...
Je t'embrasse fort
Ecrit par : Claude | 01.10.2007
J'ai beaucoup aimé ton texte ponctué de mots du terroir : l'escalinade, le cagibi, le fenestroun etc...Il m'a rappelé des nuits passées chez mes grands parents où j'ai eu des peurs équivalentes aux tiennes....
Pour répondre à ton com chez moi, je suis allée jusqu'à Moustiers mais en caming-car et je n'ai pas pu m'y arrêter à mon grand regret..... J'y reviendrai.
Ecrit par : TANETTE | 01.10.2007
=== Claude, un air de ressemblance surement... les yeux petits et rapprochés les pomettes et le sillon prononcé.
Mais ce n'est pas sa fille que tu as connu. Ma grand mère Jeanne était sa belle fille . Calixte et Marie sont les parents de mon pépé Edmond.
Nuits mystérieuses près du cimetière, oui moi aussi. Mais un peu plus tard. Bises
=== Tanette, ce sont les mots de mon enfance. Mes grands parents parlaient et écrivaient français sans fautes, mais j'ai eu souvent la chance d'entendre ma mémé et son frère parler patois entre eux.
pour Moustiers, il faut absolument que tu y retournes.!!!
Ecrit par : framboise | 01.10.2007
Très belle note et tellement bien "amenée" au début on se demande ce qui va suivre, que va t-il arriver, quels sont ces regards ?? Suspens assuré...
Quel soulagement en voyant tes arrières grands parents ! Ouf..
Chez nous aussi il y avait "une chambre du fond" mais pour nous c'était la chambre de notre liberté, la plus éloignée de la chambre des parents, on y était tranquilles, c'était la chambre où on pouvait recevoir tous nos copains et copines lors de la pré-adolescence, la chambre des premières boum et du tourne-disque avec Johnny sur lequel nous dansions le twist. Pour nous que des bons souvenirs cette chambre du fond.
Ecrit par : Pénélope | 01.10.2007
Tu as bien fait de décrocher ces portraits de ta mémoire, ils s'unissent à tous les souvenirs impressionnants qui font nos vies à tous, qui que nous soyons, pourvus que nous restons sensibles au devoir de mémoire...
Ecrit par : wictoria | 01.10.2007
=== Pénélope coucou, pas de tourne disque dans cette chambre et dans toute la maison d'ailleurs, pas de télé non plus, c'était vers la fin des années 50.
Un peu plus tard qu'est ce que j'aurais aimé avoir une chambre comme la tienne!!!
===Wictoria, il y en aura d'autres de ma famille et surtout j'espère d'autres personnes qui ont vécu au village quand j'étais enfant.
Ecrit par : framboise | 02.10.2007
Moi aussi je trouve ce texte magnifique ! Il est chargé d'évocations agréables mais aussi de ces angoisses qu'ont tous les enfants à l'imaginaire fertile.
N'ayant pas connu mes grands-parents, je me délecte des souvenirs des autres. C'est comme une sorte de "mémoire par procuration".
Quant à l'idée de s'attaquer à la généalogie de tout un village, chapeau ! Quelle chance d'être ainsi attacher à sa terre !
Un grand bravo Framboise et un gros bisou !
Ecrit par : Plum' | 02.10.2007
Très belle évocation... Oui, je te trouve aussi une ressemblance avec ton aïeule. C'est précieux de réunir ces souvenirs, pour les générations à venir de ta famille. J'admire la précision de ta mémoire !
Tant que l'on pense à eux, ou qu'on les évoque, cela ressuscite nos anciens
Moi, je dormais dans la même chambre que mes grands-parents méridionaux. Quand il venait se coucher, je regardais en douce mon grand-père se déshabiller : il gardait la grande chemise à pans de la journée, après avoir déroulé le long tissu de flanelle bleue qui ensserrait sa taille et couvrait le haut du pantalon.
Il y avait deux magnifiques portraits de mes grands-parents : elle à gauche de la porte, lui à droite, pris au tout début de leur mariage. Mais ils ne m'impressionnaient pas. Ils étaient très beaux, chacun dans leur ovale de bois sculpté.
Combien je regrette de ne pas avoir ramené les cadres quand mon oncle m'a fait venir pour prendre "ce qui m'intéressait", avant que la maison ne soit rasée...
Ecrit par : gazelle | 02.10.2007
Comme ce texte est beau, moi qui n'ai pas eu la joie de connaître mes grands parents juste ma grand mère maternelle que j'ai vu une ou deux fois pas plus. Et ton texte me rapelle les peurs que j'avais quand j'allais passer mes vacances a la campagne, les fermiers qui nous acceuillaient étaient gentils mais la nuit j'étais toujours angoissée pas par des visages mais par des bruits. Grosses bises
Ecrit par : mamita | 02.10.2007
=== Plum, j'avais l'imagination très fertile c'est vrai, et la nuit tout prennait une autre dimension. Quand à la généalogie du village en remontant on se rend vite compte que tout le monde est plus ou moins lié, donc on espère en savoir un peu plus et on cherche, ça y est , le virus est attrappé!!!
=== Gazelle, je lis avec plaisir tes souvenirs, mon grand père ne portait pas de "Taïllole", mais certains vieux au village si.
Chez nous aussi les cadres étaient ovales, mais ils ont disparu.
=== Très peu de bruit chez nous, à part les cloches qui égrennaient les heures, le vent ou la pluie. C'était le silence total parfois encore plus angoissant.
bises à tous
Ecrit par : framboise | 03.10.2007
Ta belle note, très bien écrite ravive mes souvenirs d’enfance, lors des vacances chez ma grand-mère paternelle, en Bretagne. Ce sont des émotions d’enfants qui restent intactes au fond de notre mémoire.
Bonne journée. Bises.
Ecrit par : Louis-Paul | 03.10.2007
Mystérieuse puis tendre cette évocation de l'enfance est belle par son authenticité puisée dans les souvenirs, enracinée dans le terroir. C'est une chance d'avoir pu garder ses sources, et d'avoir eu des liens étroits avec ses grands-parents, ce qui n'est pas mon cas. Je pense aussi qu'il est important que nos descendants aient une trace de leur anciens.
Ecrit par : lasidonie | 03.10.2007
Te rends-tu compte de ce que tu as déclenché ? Lorsqu'on suscite des commentaires de cette qualité, c'est que le texte est de très bon niveau.
Tout a été dit : La ressemblance, bien sûr, évidente. Les peurs de l'enfance, le réveil de ses propres souvenirs à la lecture. etc.etc.
Merci pour nous. Je sens qu'il y a de la matière à nous émouvoir encore.
Attendons la suite chère Framboise
Ecrit par : Claudiogène | 04.10.2007
=== Louis-Paul, oui et ces émotions nous aident à vivre, nous font sourire ou verser une larme, mais nous font sentir que nous sommes vivants.
=== Sido, j'ai effectivement eu cette immense chance de connaitre mes grands parents et d'avoir pu partager un peu de leur vécu. Mon regret et de ne pas avoir plus "profité" de cette chance. quand on est ado on ne se rend pas toujours compte des richesses que peuvent nous léguer nos anciens, et bien souvent je n'écoutais qu'à moitié leurs histoires. dommage pour moi!!!
===Claudio, la suite j'aimerais qu'elle vienne de quelqu'un d'autre que moi, cela voudrait dire que la porte serait ouverte à la reconstitution du village telle que je la voudrais, avec les photos de tous ceux que j'ai connu. qu'ils aient tous leur place ici car dans ma vie d'enfant ils ont tous eu un rôle.
Encore merci à tous pour vos commentaires.
Ecrit par : framboise | 04.10.2007
beaucoup d'affection transparait dans ton texte, bien que tu ais eu peur de ces portraits. Je comprends ton attachement à ce village et à ta famille. Belle histoire.
Ecrit par : bonaventure | 05.10.2007
Je suis en train de scanner plein de vieilles photos et je compte faire revivre ces images oubliés en les sortant de leur sarcophage métallique !
Ecrit par : Tietie007 | 14.10.2007
Fram:
Je pense à toi trés fort et t'accompagne par la pensée.
Je respecte ton silence et ta douleur.
Te serre fort sur mon coeur
Ecrit par : Claude | 16.01.2008
Je passais Fram, je passais t'embrasser tendrement.
Ecrit par : Claude | 21.04.2008
Ecrire un commentaire